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Partout au monde, elles jouent à la marelle, après avoir tracé sur le sol le parcours obligé, variant d'un pays à l'autre, ici rectangle divisé en parties égales ou sur le modèle de la basilique, nef et transept, là figure circulaire du colimaçon imitant le jeu de l'oie. Toutes les petites filles, dans les cours d'écoles, à même la terre battue du village, sur les trottoirs des grandes cités, sautent à cloche-pied, persévérantes et rieuses, franchissant à tour de rôle les étapes d'un chemin difficile, à la fois borné et plein de contraintes : bien viser, ne pas tomber, ne pas marcher sur les lignes, garder l'équilibre quoi qu'il advienne, passer son tour en cas d'échec, recommencer à zéro sans se décourager.

Le tout est d'arriver au but, de joindre la terre et le ciel, de faire entrer le soleil dans cette vallée de larmes. On comprend qu'il s'agit d'apprendre à vivre, d'affirmer sa résistance à travers les épreuves.

Tandis que dans leurs jeux les garçons s'affrontent, entrent en compétition, s'exercent à la guerre, elles, elles s'appliquent, l'une après l'autre, à garder l'équilibre pour un destin semé d'embûches. Loin de chercher la chute de celle qui s'efforce, les autres autour d'elle l'encouragent en battant des mains, et la performance d'une seule les réjouit toutes.

Il y a tant de contraintes, tant de duretés dans la vie des femmes qu'il n'est jamais trop tôt pour s'entraîner ensemble à vivre, malgré tout. On dirait bien que tel est le but secret de l'universelle marelle. Il faut voir les petites filles dessiner sur le sol les cases de la marelle comme les bornes indépassables de leur condition présente et à venir, puis y exercer inlassablement leur agilité, leur résistance, leur endurance, leur fermeté, comme si rien, non rien jamais, n'était joué d'avance, comme si avec beaucoup de patience et d'obstination, elles allaient bien finir par ramener quelque chose du ciel sur la terre.

Chacune de celles que l'on voit ici, en Inde, au Pérou, au Yémen, au Burkina Faso, en Thaïlande, à Haïti, témoigne d'une oppression
particulière. Les corvées domestiques quotidiennes, le travail dégradant, la mise à l'écart de l'école, la réclusion, le mariage imposé avant la puberté, l'excision, et plus terrible encore l'esclavage, la prostitution
forcée. Mais il va sans dire qu'une oppression en entraîne une autre.
La petite mariée de 12 ans sera arrachée aux siens, probablement
violentée, exploitée sans recours, n'ira pas à l'école, ne pourra qu'obéir pour survivre. Les diverses pratiques d'assujettissement des femmes
tendent toutes au pire, à l'esclavage, à la prostitution forcée. Autrement dit, à la mort vive. À la chute en enfer sans rémission possible.

Sans oublier toutes celles qu'on ne verra pas. Celles qui ne joueront jamais à rien, étouffées, noyées à la naissance, telles des chatons
indésirables, simplement parce qu'on ne veut pas d'elles.

Bien sûr, ça n'arrive pas toujours. Mais c'est la tendance. Le but du jeu sinistre de la domination d'un sexe sur l'autre. La machine à fabriquer des femmes corvéables à merci, incultes, livrées aux exigences sexuelles des hommes et pourvoyeuses d'enfants, fonctionne toujours à plein rendement à travers notre monde. Nos richesses, nos avancées démocratiques, nos émancipations locales nous masquent l'ampleur de cette réalité incroyablement tenace. Et pourtant¿ Quelque chose d'extraordinaire passe dans le témoignage de ces petites filles, un air d'espoir, une force qu'on attendait pas, une lucidité exemplaire, un message inoubliable d'intelligence. En tout cas pour celles qui n´ont pas été abandonnées, corps et âme, jetées à la mort vive de la prostitution ou de l'esclavage. Celles qui, malgré les chaînes de la misère, les corvées injustes, les sévices, ont grandi avec un peu de parents, des frères, des soeurs, du voisinage, celles qui ont eu leur minimum de baisers, de caresses, de rires, de paroles, alors quelle puissance d'affirmation se dégage d'elles ! D'où tirent-elles tant de gravité, tant de grâce, tant de maturité, tant d'humour aussi ?

Oui, il y a du ciel sur terre, du ciel enfermé dans ces petites filles, et qui ne demande qu'à s'étendre sur nous.

On les interroge. Leurs réponses vont toutes dans le même sens. Celui de la générosité, de la croissance de l'humain, du partage.

Ce qu'elles désireraient le plus maintenant ? Pouvoir aller à l'école.

Ce qu'elles voudraient faire plus tard ? Instruire, secourir les malheureux, soigner les enfants, « conduire le monde pour que ça aille mieux... ».

Ce qu'elles pensent des filles ? Qu'elles sont les plus fortes, plus courageuses, plus calmes, plus intelligentes.

En tout cas, ce n'est pas elles qui vous diront que le monde des hommes est bien fait. Opprimées, exploitées, violentées, mais non pas aliénées. Cet attachement à La vie envers et contre tout, cette confiance inébranlable en elles-mêmes, retournent finalement en espoir
l'accablante tristesse de leurs témoignages.

Car ce qui arrache les larmes à les voir, à les entendre, ce n'est pas tant leurs souffrances actuelles, si grandes et inimaginables soient-elles, c'est tout ce qu'elles auraient pu faire plus tard, tout ce qui aurait pu arriver d'elles, et qui n'arrivera pas. Au-delà du tort immense qu'on leur fait, c'est l'humanité tout entière qu'on prive d'un trésor de vie, en les tenant en servitude.

Alors s'il faut les secourir, les libérer de leurs oppresseurs, les nourrir, les envoyer à l'école, à l'université, ce n'es

1999, 52 min 01 s

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Du 10 au 14 avril 2000, Genève - Suisse

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